L’érotisme dans Les Yeux bleus cheveux noirs de Marguerite Duras : un corps à corps avec l’impossible.
Mémoire de Master I présenté et soutenu par Charlotte LAUGRAUD DE SAINTE HERMINE
Directeur de recherche : Bernard ALAZET, Université Paris III – Sorbonne nouvelle
Juin 2007
L’amour, « vous avez pu [le] vivre de la seule façon qui puisse se faire pour vous, en le perdant avant qu’il ne soit advenu » (Marguerite Duras, La Maladie de la mort, Minuit, 1982, Paris, p.57). Ainsi Duras met-elle fin à La Maladie de la mort, à l’histoire d’un amour perdu « avant qu’il ne soit advenu », et qui pourtant a été viable par cela même. Oui, il a été vécu, mais dans l’inviable, dans l’impossible, dans cet impensable : « Vivre un sentiment d’amour sans en vivre l’histoire » (Marguerite Duras, Savannah Bay, Minuit, 1982, p.79). L’œuvre durassienne, de textes en textes, nous rapproche des limites de l’érotisme, venant les bouleverser, jusqu’à l’effacement, un point où plus rien ne semble possible, et pourtant…
Dans La Maladie de la mort, l’histoire naît d’une impasse : un homme homosexuel paie une femme pour essayer, s’essayer, « Essayer quoi ? / (…) D’aimer » (Marguerite Duras, La Maladie de la mort, p.9). Aimer comme un remède à la maladie de la mort : il s’agit pour l’homme homosexuel de s’abandonner à l’inconnu de la femme, au mystère de vie que représente son corps, et, de fait, à l’impensable de l’amour et du désir hétérosexuels.
Les Yeux bleus cheveux noirs, publié quatre ans après (Marguerite Duras, Les Yeux bleus cheveux noirs, Minuit, 1986, Paris), renouvelle ce schéma dans le sens d’une démultiplication des (im)possibles érotiques, l’histoire centrale étant nourrie d’autres histoires. Duras nommait ainsi de ce livre : « le labyrinthe sexuel des Yeux bleus cheveux noirs » (Marguerite Duras, Yann Andréa Steiner, P.O.L., 1992, Paris, p.12). Au nœud central, entre l’homosexuel et la femme, s’ajoute une scène primitive de séparation, entre celle-ci et un jeune étranger qui doit partir, doublée d’un amour soudain, foudroyant, de l’homme du contrat pour celui-ci, donnant au contrat tarifié une nouvelle chimère : la recherche de cette image première à travers la femme. Enfin, l’histoire principale, nocturne, est nourrie par des scènes d’amour entre la jeune femme et un autre homme, avec qui elle a une liaison, le jour. Ces apparitions fugaces de personnages, d’images ou de récits, la plupart du temps arrachés au passé ou au fantasme, sont comme des brèches dans l’invivable de l’histoire présente : elles ouvrent un désir, mais l’ouvrent dans l’irréalisable.
Comment penser l’érotisme dans un espace dévasté par le désir, retiré du corps, et rongé par la mort ? Comment même parler d’érotisme, quand le désir est improbable et l’union impossible ? Et pourtant, du texte durassien, la tension érotique ne s’épuise pas, au contraire, comme si l’impossible était la seule issue, même intenable, le seul moyen de réunir ces deux inconciliables: le désir et la durée. Une fuite dans l’impossible comme une course à l’infini ?
C’est d’abord le corps que l’impossible va contaminer, en tant qu’il est le lieu même de l’érotisme -langage du corps de désir. Il en est du corps érotique durassien comme d’un impossible corps, de l’érotisation comme d’une dépossession : personnages décharnés, archétypes de l’homme et de la femme ; corps-signe, à lire comme érotique, au-delà de la chair ; décomposition désérotisante du corps de la femme sous le regard de l’homme ; réunification de celui-ci dans l’abstraction de la forme ou de la beauté ; rejet de l’éros aux frontières de l’homme et de l’animal…
Cette première impasse, fondatrice, invite à se poser la question du désir lui-même. Dans Les Yeux bleus, ce qui fonde le contrat, l’histoire, c’est l’impossibilité du désir, l’obstacle de l’homosexualité de l’homme face à une femme mise en situation de prostitution. Il s’agit plus précisément d’un désir de désir, à la fois voulu et impensable. Quelques soient les stratégies adoptées, principalement la mobilisation d’autres figures masculines, passeuses de désir, les deux protagonistes font face à l’échec érotique, le ratage amoureux. Mais cette impossible rencontre est en fait pour eux source d’une jouissance illimitée, soit dans l’autoérotisme, parfois partagé, à distance, soit dans une sexualité limite, sans union, sans satisfaction ni apaisement, et donc synonyme d’une impossible séparation.
Mais ce fantasme d’infinité s’expose aux limites du morbide, parce que la tension entre possibilité -en puissance- et impossibilité -de fait-, est source d’une violence terrible, évoluant entre l’autodestruction et le désir de meurtre. Passeur de mort, l’érotisme est au bord de la dissolution, les personnages exposés à l’épuisement, et c’est cette forme de mort lente qui donne au corps son aspect cadavérique. Ils finissent par transformer le désir -de désir- en désir de mort, de l’autre ou de soi, perçue comme seul moyen d’apaisement. La fin ne sera possible que par une mort paradoxale et symbolique, celle du jeune étranger, personnage absent mais fondateur, dont le deuil, par l’homme du contrat, va faire entrevoir au duo une issue dans « le labyrinthe sexuel ».
Mais les deux protagonistes ne pourront s’engager dans la voie du corps sans la voix du langage. Certes l’érotisme est un langage, du corps, de désir et de plaisir, mais chez Duras, et en particulier dans Les Yeux bleus, il semble ne pouvoir advenir qu’en mots, parlés ou écrits : éros en questions, pour comprendre, pour changer l’impossible ; éros en récits, pour créer du désir et le faire circuler… Mais la parole finit par mettre à distance le corps, et expose les personnages à d’autres impasses, là où le silence, peut être, permettrait que quelque chose se passe. Et pourtant, l’érotisme ayant glissé du corps des personnages au corps du texte, du corps érotique au mot érotique, et du dire au faire, cette (con)fusion va permettre aux personnages de renouer, finalement, avec le corps, et de faire advenir la passe.
Quelque chose arrive, donc, mais dans la déflagration des limites, entre expérience et écriture, prostitution et pudeur. En effet, du baiser à la jouissance, la pudeur semble écartelée entre retenue, étirement et débordement. Si l’érotisme trouve son aboutissement dans la jouissance, il s’éteint aussi en elle, menacé par l’ob-scène, la porno-graphie, l’animalité peut-être. Mais les personnages, dans leur absence fondatrice, sont comme dérobés à leur propre prostitution qui, au moment même où elle a lieu, retourne au silence, renoue avec l’interdit, se voile d’une pudeur des mots. L’érotisme durassien a donc lieu en marges, au bord, à peine, comme dans « une vaste région abandonnée, creusée de lacs, de trous » (Duras, Les Yeux bleus cheveux noirs, p.70), et c’est là, dans ces limites repoussées, qu’il atteint justement l’illimité. L’illimité d’« une histoire d’amour qui est toujours possible même lorsqu’elle se présente comme impossible » (Marguerite Duras, citée par Christiane Blot-Labarrère, « Ecrire, aimer, ou le malheur merveilleux », in La Revue française : Mars 1998, n°542, p.124).
Bibliographie succinte :
- Marguerite Duras 1, les récits de différences sexuelles, textes réunis et présentés par Bernard Alazet et Mireille Calle-Gruber, Paris-Caen, Lettres modernes Minard, 2005
- Danielle Bajomée, Duras ou la douleur, Paris, Editions universitaires, 1989
- Écrire, dit-elle, textes réunis par Danielle BAJOMEE et Ralph HEYNDELS, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1985
- Les Parleuses, Entretiens entre Marguerite Duras et Xavière Gauthier, Paris, Editions de Minuit, 1974
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