Mémoire de Master II de Littérature comparée présenté par Carole DE CILLIA

Directeur de recherches : Monsieur le professeur Jean-Yves MASSON
Jury de soutenance : Monsieur le professeur Pierre BRUNEL (président de séance) et Monsieur le professeur Jean-Yves MASSON
Juin 2007
Université Paris IV – Sorbonne / École doctorale III

Le mythe d’Électre au XXème siècle, chez Hofmannsthal, O’Neill, Giraudoux, Sartre, Yourcenar et Visconti.

Les six œuvres du corpus couvrent une période de 62 ans : Hofmannsthal (Elektra) en 1903, O’Neill (Mourning becomes Electra) en 1932, Giraudoux (Electre) en 1937, Sartre (Les Mouches) en 1943, Yourcenar (Electre ou la Chute des masques) en 1944 [publié en 1954] et Visconti (Vaghe stelle dell’Orsa) en 1965.

Vague Stelle dell’Orsa, Visconti Le XXe siècle se prête particulièrement bien à une adaptation du mythe d’Electre parce qu’il reflète en quelque sorte le caractère de la jeune femme : le contexte politique et social force les gens à se remettre en cause, à se trouver une nouvelle identité dans un monde bouleversé où les valeurs traditionnelles sont ébranlées. Electre aussi est à la recherche de quelque chose : un devoir lui incombe qu’elle veut à tout prix réaliser et auquel elle s’identifie. En même temps, l’Electre de notre corpus se situe dans un siècle caractérisé par la remise en cause de la condition de la femme et, finalement, son émancipation ; parallèlement, la psychanalyse et les études sur l’hystérie permettent de porter un regard différent sur la femme ; dans certaines pièces, la présence de la guerre interfère dans le déroulement habituel de la vie. Face à tous ces bouleversements, la jeune femme est déboussolée et doit se redéfinir.
Voilà ce qui m’a le plus intéressée : l’intrusion de l’actualité du XXe siècle dans le mythe antique et la quête d’identité d’Electre, par rapport aux bouleversements dont le XXe siècle est la scène. Fascinée par cette fille matricide qui se veut l’incarnation de la pureté, j’ai cherché à la cerner et à la définir, mais plus je cherchais, plus je me rendais compte de la complexité de cette tâche. Je me suis alors posé la question de savoir par rapport à qui ou à quoi elle-même se définissait et c’est ainsi que j’ai décidé de travailler sur la quête d’identité d’Electre au XXe siècle.

Cette quête identitaire se fait en trois étapes : Dans le premier chapitre, je me suis intéressée au regard que la société porte sur Électre et à l’influence que la société a pu avoir sur le mythe autant que le mythe a pu servir l’illustration d’une époque déterminée. En raison des thèmes abordés, ce chapitre a requis des recherches approfondies sur la psychanalyse, les psychanalystes et l’hystérie avant de pouvoir entamer la rédaction proprement dite.

Ensuite, j’ai abordé la position cruciale d’Électre au sein de sa famille, ce qui a évidemment posé moins de problèmes méthodologiques puisque les pièces illustrent, dans les différents échanges auxquels se livrent les protagonistes, de façon brillante et précise les rapports que la jeune femme entretient avec son entourage. Ce chapitre m’a permis de travailler beaucoup dans le texte lui-même, sans devoir forcément constamment recourir à des critiques littéraires.

Enfin, j’ai analysé la verve exceptionnelle de la jeune femme. Il s’agit ici sans doute du chapitre qui m’a le plus passionnée. La dernière sous-partie du troisième sous-chapitre démontre que, pour Elektra aussi bien que pour Lavinia, le silence tombal est la dernière issue.
Tout au long de ce chapitre, j’ai été fascinée par la dialectique de l’héroïne. Les pièces qui m’ont à ce titre le plus interpellée sont celles de Hofmannsthal et de Giraudoux. Nulle part ailleurs, me semble-t-il, le langage n’est aussi recherché, aussi poétique et en même temps aussi juste et précis que chez ces deux dramaturges.

Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867)Les six auteurs de référence mettent ainsi en scène une Electre affichant de multiples facettes. La jeune femme ne rentre pas, en effet, dans un moule précis permettant de définir son caractère en quelques mots. De Hofmannsthal à Visconti en passant par O’Neill, Giraudoux, Sartre et Yourcenar, tous semblent essayer de s’approcher de cette fille qui leur échappe à travers son attitude fondamentaliste même.
Il n’y a aucun doute qu’elle se définit à travers le devoir de vengeance qu’elle s’est imposé elle-même. Ainsi, elle est tantôt qualifiée de folle, tantôt d’hystérique ; chez les uns elle est présentée comme une féministe convaincue, alors que chez l’autre elle ne réussit pas à assumer son devoir et est rattrapée par les Erinyes ; tous les dramaturges proposent une jeune femme maîtrisant à la perfection l’art de la rhétorique nécessaire pour accomplir le double meurtre, même si chez deux d’entre eux, elle est enfin condamnée au silence.

La quête d’identité d’Electre suscite ainsi diverses approches et tentations d’explication possibles, mais toutes les œuvres étudiées se plient finalement aux fondements du mythe posés par les tragiques grecs en affirmant que la jeune femme, le court temps de son existence, consacre cette dernière exclusivement à la réalisation d’une vengeance d’un père mort. Même si elle peut être désignée comme hystérique, féministe acharnée ou folle attitrée, Electre, en fin de compte incarne toujours, uniquement et fondamentalement le devoir filial à son degré le plus extrême. Elle s’est volontairement soumise au règne de la mémoire, cette mémoire qui, selon Voltaire, « fait notre identité » et de laquelle Electre n’a jamais réussi à se détacher. Tout ce qu’elle est, elle l’est entièrement : elle est la mémoire, elle est la vengeance, elle est la Justice, elle est la parole. La tâche réalisée, tous les auteurs du corpus admettent que leur héroïne doit quitter Argos : soit elle meurt, soit elle va s’installer dans un autre pays. Pour reprendre les termes de Hofmannsthal, Electre ne peut plus continuer à être Electre puisqu’elle « s’est entièrement vouée à être Electre ». Et l’héroïne meurt dans la réalisation d’un double meurtre.

Dessin de Notor, d’après une amphore.Ce que je retiendrai donc essentiellement de cette étude qui s’est faite sur deux ans, c’est que ma recherche passionnée pour cerner le caractère d’Electre et m’a, malgré moi, toujours ramenée aux pièces des tragiques grecs. J’ai en effet souvent dû constater que les auteurs du corpus sont restés fidèles aux mythes d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide. Que Hofmannsthal et O’Neill se soient basés sur les études de Breuer et de Freud, que Giraudoux et Sartre aient mis en évidence la position ambiguë de la religion de leur époque ou qu’à l’exception de Sartre et de Yourcenar, tous aient mis en scène une Electre féministe convaincue, ne change rien au mythe originel. Voici un aspect très intéressant, sinon le plus remarquable, dans la mesure où l’essence même du mythe est ici clairement mise en lumière : le mythe, quel qu’il soit, correspond à ce que Marguerite Yourcenar désignait comme un « admirable chèque en blanc sur lequel chaque poète, à tour de rôle, peut se permettre d’inscrire le chiffre qui lui convient » (« Avant-propos » in Electre ou La Chute des masques, p.19).

Pour une première approche sur l’hystérie et le mythe d’Électre (bibliographie bilingue Allemand-Français) :

  • LACAN, Jacques, Ecrits I, Paris, France, éd. du Seuil, coll. « Points Essais», 1999
  • LACAN, Jacques, Le Séminaire, livre III, Les psychoses, 1955-1956, Paris, France, éd. du Seuil, coll. « Champ freudien », 1996
  • LACAN, Jacques, Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, 1969-1970, Paris, France, éd. du Seuil, coll. « Champ freudien », 1991
  • Walter JENS, Hofmannsthal und die Griechen
  • Wolfgang NEHRING, Die Tat bei Hofmannsthal
  • Edwin A. ENGEL, The Haunted Heroes of Eugene O’Neill
  • BREUER, Josef et FREUD, Sigmund, Studien über Hysterie, Einleitung von Stavros Mentzos, Frankfurt am Main, Allemagne, éd. Fischer Taschenbuch, coll. « Psychologie», 1991 (1re édition 1895)
  • FREUD et BREUER, Anna O. (Études sur l’hystérie), traduction de l’allemand par Anne Berman, analyse par Yvon Brès, Paris, France, éd. Hatier, coll. « LesClassiques Hatier de la philosophie », 2003 (1re édition 1895)
  • JUNG, Carl Gustav, Wandlungen und Symbole der
    Libido
    , München, Allemagne, éd. Deutscher Taschenbuch Verlag, 1991 (1re édition 1925)

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Commentaires

  1. gmc a dit le 29 jan 2008 :

    SAVOIR MOURIR

    Les Eirynies sont à la fois
    Furies et bienveillantes
    La mort n’est que la mort
    Une porte qui effraie
    Uniquement les autistes
    Le propre de l’homme
    C’est de savoir mourir
    A maintes reprises
    Aux formes anciennes
    Et non de ne garder de la mort
    Seulement l’image forgée
    Par sa peur d’animal

  2. gmc a dit le 29 jan 2008 :

    FACETTES DE NOIR DESIR

    Ce qu’apprend Electre
    Quand elle découvre l’aurore
    C’est que le nom de la liberté
    S’écrit en lettres de soumission
    Au bien-aimé Pylade
    Le plus fidèle ami
    D’une face d’elle-même
    Appelée Oreste
    De Gilgamesh à Jivago
    Une seule et même histoire
    Dont la littérature n’a de cesse
    De raconter les reflets

  3. Jerraroinvern a dit le 8 avr 2008 :

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